Origine du nom Deschênes
Chronique : Deschênes, l'arbre qui cache une montagne d'histoire
Avez-vous déjà pris le temps d'observer un chêne ? C’est le roi des forêts, un symbole de force et de longévité. Pour des milliers de familles ici, ce n’est pas seulement un arbre, c’est une identité. Aujourd’hui, nous plongeons dans les racines du nom Deschênes.
Un nom dessiné par le paysage
À l’origine, « Deschênes » est ce qu’on appelle un nom topographique. Au Moyen Âge, avant l'invention des adresses civiques, on identifiait les gens par leur environnement. Le premier « Deschênes » était tout simplement celui qui habitait près d'une forêt de chênes ou d'un domaine marqué par ces arbres majestueux.
En France, le nom a fleuri dans plusieurs régions, de la Normandie à la Charente, laissant derrière lui des variantes comme Deschêne, Deschesnes ou même Duchêne.
L’épopée de Pierre Miville, « le Suisse »
Mais l'histoire prend un tournant fascinant quand elle traverse l'Atlantique. Si vous portez le nom Deschênes au Québec ou en Acadie, il y a de fortes chances que votre ancêtre s'appelle Pierre Miville. (Voir sa fiche généalogique sur Famille et Souvenirs)
Originaire du canton de Fribourg, en Suisse, Pierre n'est pas un colon ordinaire. Avant de fouler le sol de la Nouvelle-France, c'est un homme d'épée. Mercenaire de carrière, il a servi dans les gardes suisses au service de la France, notamment à la citadelle de Brouage, en Saintonge. C'est dans ce port stratégique qu'il épouse Charlotte Maugis vers 1631 et que naissent leurs six enfants : Marie, François, Aimée, Madeleine, Jacques et Pierre.
En 1649, alors que la colonie est encore fragile, la famille Miville tente le grand saut vers Québec. Pierre, déjà âgé d'environ 45 ans, ne vient pas seul : il arrive avec sa femme et ses six enfants, un fait rare à l'époque où les familles nombreuses traversaient rarement l'océan d'un seul bloc. Son expertise militaire est immédiatement mise à contribution dans une colonie harcelée par les guerres iroquoises.
Le surnom « le Suisse » le suit partout, mais c’est l’ajout de « dit Deschênes » qui forgera l’identité de sa descendance. Ce "nom de guerre" ou de terre pourrait évoquer les forêts de chênes entourant ses terres ou, selon certains historiens, une référence à son passage à Brouage.
L'ambition de Pierre Miville est immense. En 1665, il obtient du gouverneur de Mesy une concession sur la rive sud du Saint-Laurent, dans la seigneurie de Lauzon. Ce secteur, qu'on appellera le « Canton des Suisses », était destiné à accueillir d'autres compatriotes fribourgeois qu'il espérait faire venir. Bien que le projet de colonie suisse n'ait jamais pleinement abouti, Pierre y implante solidement sa lignée. À sa mort en 1669, il laisse derrière lui une famille déjà bien enracinée : ses fils Jacques et Pierre assureront la survie du nom, tandis que ses filles s'allieront aux grandes familles pionnières, faisant de lui l'ancêtre d'une véritable armée de Deschênes à travers tout le continent.
Le projet visionnaire du « Canton des Suisses »
L'ambition de Pierre Miville ne s'arrêtait pas à la simple culture de sa terre. En 1665, il obtient du gouverneur de Mésy une concession exceptionnelle sur la côte de Lauzon (actuellement le secteur de la ville de Lévis). Ce territoire, qu'on appelle alors le « Canton des Suisses », est le fruit d'un projet de colonisation unique : Pierre espérait y établir une véritable petite république helvétique en faisant venir d'autres familles de son canton d'origine, Fribourg.
Bien que les autorités de l'époque aient fini par limiter cet afflux étranger pour favoriser l'immigration française, Pierre y installe ses propres fils sur des terres adjacentes de trois arpents de front. Ce noyau familial a constitué l'un des premiers pôles de peuplement durable sur la rive sud du Saint-Laurent.
Les fils de Pierre : Entre terre et aventure
Les enfants de Pierre Miville ont incarné la dualité des premiers colons canadiens : bâtisseurs de fermes, mais aussi coureurs des bois intrépides.
Jacques Miville dit Deschênes (le cadet) : C'est lui qui ancre véritablement le nom dans le sol québécois. En 1674, il obtient une concession à la Grande-Anse (Sainte-Anne-de-la-Pocatière). En épousant Catherine de Baillon, une femme issue de la petite noblesse française, il élève le statut social de la famille. Ils sont les ancêtres directs de la grande majorité des Miville-Deschênes d'aujourd'hui.
François Miville : Comme son frère Jacques, il fut l'un des premiers coureurs des bois de la colonie. On sait qu'il a exploré des territoires lointains, allant même jusqu'à chercher des mines en Gaspésie, démontrant l'esprit d'aventure hérité de son père mercenaire.
Pierre Miville le Jeune : Il resta davantage lié aux terres de Lauzon, assurant la continuité de l'œuvre paternelle sur la rive sud.
Faits véridiques et héritage
Maître Menuisier : Avant d'être soldat et colon, Pierre Miville était un maître menuisier de talent. Cette habileté manuelle a sans doute été cruciale pour construire les premières habitations de sa famille sur des terres sauvages.
Un pionnier prolifique : Aujourd'hui, les Miville-Deschênes figurent parmi les dix familles pionnières ayant laissé la plus grande descendance au Québec.
Lien avec la Suisse : Des études récentes de généalogie génétique (ADN) ont confirmé avec certitude l'origine fribourgeoise de la lignée, prouvant que la mutation exclusive de leur chromosome Y remonte bien à la souche médiévale suisse.
Charlotte Maugis : La force tranquille de l'épopée
Si Pierre Miville était le bâtisseur, Charlotte Maugis en était le ciment. Originaire de la région de Saint-Germain-de-Marennes en France, elle est l'une de ces femmes de la première génération de colons dont le courage était absolu.
Une gestionnaire de fer : Tandis que Pierre s'occupait des concessions et que ses fils partaient en expédition dans les bois, Charlotte gérait le quotidien d'une famille de six enfants dans un environnement hostile. Elle a survécu à son mari de sept ans, s'assurant que les terres du "Canton des Suisses" restaient au sein de la famille.
La survie du clan : Elle a traversé l'Atlantique avec ses enfants à une époque où le scorbut et les tempêtes décimaient les navires. Son endurance a permis à l'intégralité de sa progéniture de survivre et de s'établir, un exploit pour le XVIIe siècle.
Catherine de Baillon : Une alliance avec la noblesse française
Le mariage de Jacques Miville dit Deschênes avec Catherine de Baillon en 1669 est l'un des événements les plus prestigieux de l'histoire de la famille.
Une "Fille du Roy" pas comme les autres : Contrairement à la majorité des Filles du Roy qui étaient d'origine modeste, Catherine appartenait à la haute noblesse française. Sa lignée remontait aux rois de France et d'Angleterre (dont Charlemagne et Saint Louis).
L'héritage de prestige : En épousant un fils de mercenaire suisse, elle apportait une reconnaissance sociale immense à la famille Miville. Les généalogistes modernes ont prouvé que tous les descendants de ce couple (très nombreux dans le Bas-Saint-Laurent) ont, par le sang de Catherine, une parenté avec les familles royales européennes.
Établissement à la Grande-Anse : Le couple s'installe à la Pocatière. C’est là que le nom "Deschênes" prend racine pour devenir le patronyme dominant de la région. Catherine, habituée au confort des châteaux de France, a fini ses jours comme pionnière, défrichant la forêt canadienne aux côtés de Jacques.
Un héritage bien vivant
L'année 2024 est d’ailleurs bien spéciale , on a célébré le 375e anniversaire de l'arrivée de Pierre Miville en terre canadienne. Pour marquer le coup, un monument commémoratif a été inauguré à La Pocatière, sur la terre ancestrale de la Grande-Anse. C’est un rappel que ce nom n’est pas qu’une étiquette, mais le récit d’une survie et d’un enracinement profond dans le Bas-Saint-Laurent et bien au-delà.
Conclusion
Qu’ils soient artistes comme Josée Deschênes ou historiens comme Gaston Deschênes, ceux qui portent ce nom continuent de faire rayonner cette force tranquille. Porter le nom Deschênes, c’est se souvenir qu’on descend d’un pionnier suisse courageux et que, comme le chêne, on est fait pour traverser les tempêtes.
Porter le nom Deschênes, c’est se souvenir qu’on descend d’un pionnier suisse audacieux, d’une mère de famille infatigable et d’une lignée qui a su traverser les siècles avec la solidité du bois dont elle porte le nom. Comme le chêne qui s’élève vers le ciel tout en ancrant ses racines profondément dans le sol, la famille Deschênes continue de croître, portée par un héritage qui n'a pas fini de porter ses fruits. »
Alors, la prochaine fois que vous croiserez un chêne, ayez une petite pensée pour Pierre Miville et l'immense forêt humaine qu'il a plantée il y a près de quatre siècles.